(Bangkok) Plusieurs milliers de manifestants qui s’étaient réunis jeudi à Bangkok, bravant l’interdiction de rassemblements, se sont dispersés dans le calme, mais le mouvement de contestation qui ose défier la puissante monarchie appelle à une nouvelle démonstration de force vendredi.

Thanaporn PROMYAMYAI et Sophie DEVILLER
Agence France-Presse

Peu après 22?h (11?h heure de Montréal), quelque 10?000 personnes selon la police, qui avaient afflué dans le centre de la capitale pour protester contre l’arrestation de plusieurs dirigeants du mouvement prodémocratie, ont quitté le site du rassemblement, ont constaté des journalistes de l’AFP sur place.??

Les organisateurs ont appelé à une nouvelle manifestation vendredi.

Les autorités ont durci le ton à l’encontre de la contestation étudiante qui défile depuis l’été.

Elles ont promulgué un décret d’urgence qui, outre l’interdiction de rassemblements politiques, proscrit ??les messages en ligne qui pourraient nuire à la sécurité nationale?? ou ??engendrer la peur??.

Le gouvernement a justifié ce tour de vis en évoquant des manifestations ??contraires à la Constitution??.??

Il a aussi dénoncé l’obstruction d’un cortège royal par des contestataires mercredi, en marge d’un défilé qui a réuni plusieurs milliers de personnes à Bangkok.??

Plus de 20 personnes ont été arrêtées. Parmi elles, Parit Chivarak dit ??Penguin?? et Anon Numpa, deux des activistes les plus virulents à l’encontre de la monarchie.??

PHOTO ATHIT PERAWONGMETHA, REUTERS

Anon Numpa a indiqué sur Facebook avoir été transporté par hélicoptère vers Chiang Mai. Mon arrestation ??est une violation de mes droits et la situation est très dangereuse pour moi??, a-t-il écrit.

D’autres têtes d’affiche de la contestation, dont Panusaya Sithijirawattanakul, appelée ??Rung?? (??Arc-en-ciel??), partisane elle aussi d’une ligne dure, ont été interpellées, d’après des images diffusées en ligne par des activistes.

Le mouvement pro-démocratie demande le départ du général Prayut Chan-O-Cha, au pouvoir depuis un coup d’état en 2014 et légitimé par des élections controversées l’année dernière.?Il réclame aussi une modification de la Constitution, mise en place en 2017 sous la junte et favorable à l’armée.

??J’ai pris un risque pour ma sécurité, mais je voulais quand même être là?? pour la démocratie, a déclaré à l’AFP Khamin, une étudiante de 20 ans.

??Je suis venu car le premier ministre, un militaire, ne comprend rien à l’économie?? du royaume, très tributaire du tourisme et en pleine récession depuis la pandémie de coronavirus, a relevé de son c?té Korikat, un ingénieur de 50 ans.

Certains militants vont plus loin, exigeant une réforme de la puissante et richissime monarchie, un sujet tabou il y a encore peu dans le royaume, où le souverain est protégé par une des plus sévères lois de lèse-majesté au monde.

Contacté, le palais royal n’était pas disponible pour commenter.

PHOTO CHALINEE THIRASUPA, REUTERS

Défi inédit à la royauté

Mercredi, plus de 10?000 manifestants prodémocratie ont marché vers la Maison du gouvernement pour marquer le 47e anniversaire du soulèvement étudiant de?1973.

Une voiture avec à son bord la reine Suthida, qui ne pouvait éviter le parcours de la manifestation, a été arrêtée quelques instants et des dizaines de militants ont levé trois doigts devant son véhicule.??

La veille, d’autres activistes avaient fait au passage du roi Maha?Vajiralongkorn ce même salut, inspiré par le film ??Hunger Games??, des gestes inédits de défi à l’autorité royale.

Maha Vajiralongkorn, monté sur le tr?ne en 2016 au décès de son père, le vénéré roi Bhumibol, est une personnalité controversée.

PHOTO SAKCHAI LALIT, ASSOCIATED PRESS

En quelques années, il a renforcé ses pouvoirs en prenant notamment directement le contr?le de la fortune royale. Ses fréquents séjours en Europe, même en pleine pandémie de coronavirus, ont aussi soulevé des interrogations.

Plusieurs centaines de partisans proroyalistes venus saluer le cortège royal s’étaient massés le long du parcours mercredi, ravivant les craintes de troubles dans un pays habitué des violences politiques et qui a connu douze coups d’état depuis l’établissement de la monarchie constitutionnelle en 1932.

Malgré de brèves échauffourées, les deux camps ont toutefois maintenu leurs distances.

??De nouvelles confrontations entre les partisans proroyalistes et le mouvement anti-establishement sont à prévoir??, avertit toutefois Thitinan Pongsudhirak, politologue de l’université Chulalongkorn. Le soudain tour de vis des autorités risque ??d’accentuer les griefs de la jeunesse??, qui défile dans les rues depuis cet été, et du coup d’aggraver les tensions.